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samedi19 mai 2012

Je me sens lié à vous par des expériences qui remontent très loin dans le temps et qui ont marqué ma vie de façon indélébile.
Jean-Paul II – Lettre aux artistes - 4 avril 1999

Jean-Paul II - la théologie du corps

Les sources et la portée de cet enseignement

Les premières bases de cet enseignement se trouvent dans Amour et Responsabilité, ouvrage que Jean-Paul II – qui était alors évêque auxiliaire de Cracovie – a publié en Pologne en 1960, mais il est  développé et porté à son achèvement dans 130 conférences qu'il a données au cours des cinq premières années de son pontificat à l'occasion des  audiences générales du mercredi. Cet ensemble de conférences constitue un corps de doctrine que Jean-Paul II lui-même a appelé une  « théologie du corps » et même – expression audacieuse !- « une théologie de la sexualité ». Dans son importante et remarquable biographie de Jean-Paul II, le théologien et journaliste américain George Weigel qualifie cet enseignement de « bombe à retardement théologique » qui pourrait exploser avec des effets spectaculaires au cours du IIIème millénaire de l'Eglise. Il affirme aussi que cette théologie du corps sera sans nul doute regardée comme un tournant, non seulement dans la théologie catholique, mais aussi dans l'histoire de l'ensemble de la pensée moderne.

L'Eglise adversaire du corps, de la sexualité et du plaisir ?

L'Eglise est le plus souvent présentée à l'heure actuelle comme l'ennemie forcenée du corps et du plaisir... Quel paradoxe quand on songe que dans les premiers temps du christianisme, les chrétiens étaient parfois désignés de manière péjorative comme « le peuple qui aime le corps » !
Si l'Eglise est « experte en humanité », selon la belle expression de Paul VI, c'est peut-être d'abord et surtout sur la question du corps et de la sexualité. N'oublions pas que le christianisme est la religion de l'incarnation, de la résurrection des corps, qu'aucune autre religion n'attache un tel prix au corps et que l'Eglise s'est toujours battue contre toutes les déviations qui conduisaient à une dévaluation du corps et de la dignité de la sexualité : manichéisme, arianisme, catharisme, jansénisme...
Ce que l'on reproche en réalité à l'Eglise, c'est d'avoir semblé focaliser sa morale sur les péchés d'ordre sexuel. Mais il faut comprendre que c'est parce que l'Eglise a toujours eu le sentiment d'être dépositaire d'une grande vérité sur le sens du corps humain et de la valeur sexualité qu'elle a été portée à être vigilante à ce point – au risque parfois de l'excès – à l'égard de ce qui pouvait détourner l'homme de la perception du sens et de la vocation de son corps. L'attitude dont on fait grief à l'Eglise est donc la conséquence de son estime du corps et de la sexualité et non pas de son mépris. Jean-Paul II n'hésite d'ailleurs pas à affirmer dans l'une de ses audiences consacrées à la théologie du corps que « pour la christianisme, le corps et la sexualité demeurent des valeurs trop peu appréciées ». Il y a donc encore du chemin à faire !

Un enseignement « révolutionnaire »...

L'enseignement de Jean-Paul II dans sa théologie du corps, constitue un apport décisif qui met l'Eglise à la pointe du discours actuel sur l'Homme et atteste en plénitude de son expertise en humanité. L'essentiel de cet enseignement consiste à manifester le sens de la sexualité dans la lumière de l'intention divine telle qu'elle se révèle aux origines dans les récits de la création : mettre dans la chair l'icône de la communion éternelle des personnes divines dans la Trinité. C'est donc à un retournement total de perspective – une révolution au sens étymologique – qu'invite Jean-Paul II : la sexualité humaine ne doit pas être considérée dans le prolongement de la sexualité animale dont elle constituerait une sorte de sublimation culturelle ; elle doit d'abord être considérée dans la lumière des relations des personnes divines dont elle nous apprend quelque chose. Alors que jusqu'à une époque récente, on avait l'habitude d'envisager la question de la sexualité du point de vue des seules fins de la nature, Jean-Paul II invite à la regarder du point de vue de Dieu. Il n'y a bien évidemment pas de contradiction entre ces deux points de vue car c'est Dieu Lui-même qui est l'auteur des lois de la nature. Il n'empêche que cette manière d'envisager la question de la sexualité est nouvelle et permet d'en manifester davantage toute la grandeur et l'absolue dignité. Dès lors l'union des corps devient l'acte le plus sacré que puissent poser un homme et une femme car,  à condition qu'il soit un acte d'authentique communion, il est l'acte privilégié par lequel l'homme et la femme se révèlent comme images de Dieu. Certes, du fait du péché des origines dont la marque demeure en nous, cela ne va pas sans exigences ni difficultés et la chasteté demeure une conquête jamais pleinement achevée. La grâce du sacrement de mariage a d'ailleurs précisément pour rôle de nous permettre de vaincre peu à peu les pesanteurs héritées du péché originel. Le mariage chrétien se révèle ainsi comme un chemin de sainteté au plein sens du terme et non pas une voie de seconde zone et les époux chrétiens sont appelés à grandir en sainteté, non pas malgré - et encore moins contre -  leur sexualité, mais par et à travers elle.

...et une pédagogie déroutante

Cet enseignement de Jean-Paul II est encore trop peu connu. Il constitue pourtant le plus vaste  enseignement pontifical de toute l'histoire de la papauté sur un même sujet: mises bout à bout ces 130 conférences représentent près de 800 pages !
Il est vrai que le texte est dense et d'un accès souvent difficile. Cela explique peut-être pourquoi peu nombreux sont les philosophes, les théologiens ou les pasteurs qui ont fait l'effort de suivre Jean-Paul II jusqu'au bout. A leur décharge, il faut dire que Jean-Paul II n'a pas déclaré son intention sur cet enseignement quand il l'a commencé en septembre 1979, moins d'un an après avoir été élu. Personne ne pouvait deviner qu'il allait donner cet enseignement sur plus de cinq ans, l'interrompant seulement pendant quelques mois en 1981 à la suite de l'attentat de la place Saint Pierre, puis en 1983 durant de l'année sainte de la Rédemption. A l'époque il n'était pas dans les habitudes du Magistère de prendre prétexte des audiences générales du mercredi pour donner un enseignement systématique et suivi et c'est Jean-Paul II qui a instauré cette tradition que perpétue aujourd'hui Benoît XVI.
Pourquoi avoir procédé de la sorte ? Il n'est pas déraisonnable de penser qu'il tenait à développer cet enseignement en toute tranquillité. On peut facilement imaginer ce qui se serait probablement passé si le nouveau pape avait commencé par promulguer une nouvelle encyclique sur le mariage et la sexualité. Comme d'habitude les journalistes de tous bords se seraient emparés de la question et, sans nécessairement avoir lu le texte eux-mêmes et avant même qu'il ait pu parvenir à la connaissance du peuple de Dieu, se seraient chargés de dire au monde ce qu'il convenait d'en penser ! Qu'il suffise de rappeler le  tollé qui a suivi la promulgation par Paul VI de l'encyclique Humanae Vitae en 1968 que l'on a immédiatement caricaturée et réduite à n'être qu'une interdiction par l'Eglise de la contraception, alors que l'on pourrait dire que cette encyclique propose les éléments fondamentaux d'une vraie écologie sexuelle et se révèle aujourd'hui comme prophétique.

Bonne nouvelle sur la vérité du corps et de la sexualité

C'est probablement pourquoi Jean-Paul II, en homme avisé et rompu aux questions de communication, a voulu éviter ce danger et, sans rien proclamer de ses intentions, a commencé, à travers ce vecteur très anodin de communication qu'étaient les audiences du mercredi et auxquelles presque personne - et en tout cas pas les grands médias - ne prêtait attention à l'époque, de développer très tranquillement  et sans être inquiété par aucun tapage médiatique un enseignement totalement inédit qui apparaît aujourd'hui comme la clef de lecture anthropologique qui manquait malheureusement à Humanae Vitae. C'est seulement lors de la dernière audience consacrée à ce thème, le 28 novembre 1984, qu'il a finalement dévoilé quelle était son intention depuis le début, le plan qu'il avait suivi, quel titre on pouvait donner à cet enseignement et quelle était sa place parmi les autres enseignements du Magistère de l'Eglise !
Au total le trésor est là, complet et intact, mais il reste à dévoiler et à proclamer. A l'heure où le monde fait les frais du désenchantement de la fausse révolution sexuelle que l'on a voulu lui imposer, il est évident que les catholiques ont la mission d'être aux avant-postes pour porter au monde – sans peur ni timidité - cette Bonne Nouvelle sur la vérité du corps et la vocation de la sexualité. A n'en pas douter, c'est là une exigence majeure de la Nouvelle Evangélisation.

Yves SEMEN
Docteur en Philosophie,
Directeur de l'Insittut Philanthropos (Fribourg)
Professeur à l'IPC
auteur de La sexualité selon Jean-Paul II,
Ed. Presses de la Renaissance, 2004

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